Tombez les murs

En réponse à la guerre et à ses images trop cruelles, Rima Maroun a décidé de prendre des photos d'enfants posant contre des murs. Pour lancer le dialogue, toujours au coeur des activités qu'elle mène. Pour dire autre chose. Sa série " Murmures " lui a valu le prix Euro-Med 2008 pour le Dialogue entre les cultures, une initiative de la Fondation Anna Lindh et de la Fondazione Mediterraneo.

Ses mots sont aussi simples et limpides que ses photos. Rima Maroun explique avec une remarquable lucidité les tréfonds de sa pensée à rebrousse-poil.

Cette jeune photographe et comédienne de 24 ans a entrepris des études de photographie à l'USEK , " un petit peu par hasard ". Son coeur, qui balançait entre le théâtre et la photo, a finalement opté pour cette dernière. Sans pour autant délaisser les planches puisqu'après avoir suivi divers stages et formations, elle a cofondé en 2006 un collectif d'artistes intitulé Kahraba.

Pour l'artiste, qui va s'envoler pour Naples ces deux jours afin d'assister à la cérémonie de remise du prix Euro-Med 2008 pour le Dialogue entre les cultures, " dialoguer commence par le regard que nous posons les uns sur les autres.

" C'est à l'université, dit-elle, qu'elle a trouvé son langage photographique. Après les tâtonnements et les incertitudes des premiers pas. Elle parle des croquis de travaux qui commencent à voir le jour. " C'est à partir de l'année du diplôme que l'étudiant peut se consacrer à un thème précis qu'il a choisi lui-même. Il doit être capable de mener à long terme un projet qui se tienne au niveau du discours et de l'esthétique. "

Qu'est-ce que l'image photographique ? Quelle est son ontologie ? Ces deux interrogations essentielles ont mené Rima Maroun à choisir la photo de mode comme sujet de diplôme. " C'est une image codée. Elle est utilisée pour séduire le public et pour vendre un produit. " Elle a fait circuler un modèle dans différents espaces, surtout urbains. " J'ai beaucoup insisté sur la notion du mur et ce modèle qui passait d'un mur à l'autre. "

C'est après avoir travaillé sur la notion du mur, de cet entre-deux, de cette surface aux différentes textures, qu'elle a été amenée à travailler sur le projet " Murmures " qui a gagné le prix euroméditerranéen.

Les quatorze photos du projet avaient été exposées à Paris et en Syrie devant un public troublé, surpris et très touché. " Elles font partie d'une série d'images que j'ai commencées en 2006 et achevées en 2007. " Après la déclaration du cessez-le-feu en 2006, Rima Maroun s'est rendue au Liban-Sud accompagnant un photographe professionnel dont elle était l'assistante. Durant trois semaines, elle a fait des reportages et pris des photos. De fil en aiguille, sa vision s'est centrée sur une seule image, celle d'un enfant pris de dos contre un mur. Puis d'autres ont suivi. Dans d'autres villages, devant d'autres murs. " Il m'a fallu un an pour comprendre ma démarche, pour établir un discours cohérent et surtout me permettre d'être objective émotionnellement. " Pourquoi rechercherait-elle cette attitude détachée ?

" J'avais été très troublée et bouleversée par les images de guerre et surtout par cette pléthore d'images d'enfants ensanglantés, parmi les décombres. Troublée mais aussi révoltée par la manière dont les médias pouvaient se permettre d'utiliser de telles images et en user de manière propagandiste. Mais là n'est pas la question. La violence des images était très dure. Que ce soit une guerre ici ou ailleurs, l'utilisation des morts est faite d'une manière inadmissible pour moi. " C'est donc en réaction à ces agressions visuelles que la jeune artiste a décidé de " parler de ce drame sans le montrer vraiment, sans passer par l'illustration crue et directe, mais de le montrer d'une autre manière ".

Et d'ajouter : " Pour créer une oeuvre d'art, il faut une certaine distance par rapport à la douleur. Un certain souffle, une certaine liberté. J'ai besoin de mettre une distance émotionnelle par rapport à mon sujet pour ne pas tomber dans quelque chose qui joue sur l'affect. " Mais pourquoi montrer les enfants de dos ? La réponse fuse : " Pour ne pas montrer leur regard d'adulte. " Elle explique : " L'incompréhension, le fort sentiment de menace ou de mort les a rendus très éveillés et très adultes. Ces enfants avaient un regard dur. Très dur. " Maroun a donc choisi de détourner ce regard qui ne devrait pas leur appartenir dans des circonstances normales. Pour certains, le mur est synonyme d'impasse, d'horizon bouché, de destin prédéterminé. Il peut également signifier l'enfermement, la séparation, le refus de l'autre. Il est affirmation de fixité, refus du vivant et de l'échange.

Le champ lexical des murs enfonce le clou. " Aller dans le mur ", c'est courir à la catastrophe. " Être au pied du mur", c'est ne plus avoir de solution acceptable. " Être dans ses quatre murs ", c'est refuser le monde et se heurter à un " mur d'incompréhension ". "Coller au mur ", c'est fusiller. Et si " faire le mur " renvoie à une recherche de liberté, ce n'est que la liberté passagère du cancre qui transgresse des règles. " Abattre les murs " est la seule expression porteuse d'espoir. Et c'est à cellelà que s'accroche Rima Maroun, affirmant, encore une fois, vouloir surtout souligner l'aspect d'une invitation au dialogue. " Ses " murs ne sont pas détruits, " ses " enfants pas punis. Même pris de dos, ces corps résistent. Montrent leur désir de vie, d'aller au-delà de la mort. Ces corps-là sont porteurs d'espoir. De paroles. D'une parole. Qui nous mène au-delà des conditions politiques ou sociales actuelles, au-delà de l'enfermement dans lequel on peut facilement choisir de vivre aujourd'hui.

Mais chut... Assez dit. Les murs ont des oreilles. Laissons la place aux images.

Maya Ghandour Hert

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